Jean-Michel Morel et Luis Alvarez sont deux mathématiciens appliqués de renommées internationales. Jean-Michel Morel est professeur à l'Ecole Normale Paris-Saclay Il a été lauréat en 2010 du Clay Scholar in Residence et de l'European Research Council Advanced Grant, en 2013 du Grand Prix INRIA - Académie des Sciences et en 2015 du Grand Prix de l'Innovation du CNRS et de l'IEEE Longuet-Higgins Prize ; en 2017, il a reçu le titre de Docteur Honoris Causa à Montevideo. Il vit et travaille à Paris. Luis Alvarez est professeur à l'Université de Gran Canaria. Auteur prolifique avec pas moins de 120 articles scientifiques, il est également éditeur de journaux internationaux majeurs en mathématiques appliquées. Il vit et travaille à Gran Canaria. Les deux mathématiciens se sont connus à Paris alors qu'ils débutaient leurs carrières au CEREMADE, le Centre de Mathématiques de la Décision de l'Université Paris-Dauphine.

JM&LA est la signature que Jean-Michel Morel et Luis Alvarez ont attribuée aux images qu'ils ont conçues à partir d'un programme informatique surdoué, premier programme au monde prenant en compte l'ensemble des connaissances actuelles en analyse des images et en conception intelligente d'images par ordinateur.

ABSTRACTIONS LIBRES

La Galerie Thierry Marlat présentera prochainement une série de tableaux réalisés par les deux mathématiciens. Purement numériques, les images produites par JM&LA le sont assurément puisque tout est conçu par un programme parfaitement autonome générant seul formes, couleurs et architecture des images. Profondément humains ? Voilà un qualificatif surprenant qui jaillit pourtant devant les univers abstraits irréels et captivants issus de l'"imagination" numérique d'un programme informatique "délirant" une certaine réalité transcendée.

"As observed in ancient pottery or in abstract art as well,  giving up the imitation of nature leads to the search of general principles guiding the generation of (abstract, symbolic, decorative) shapes and images." JM&LA

Comment faire un tableau abstrait en pressant une touche (et en regardant après si ça va)

La Galerie Thierry Marlat présente JM&LA

 

On s'attend depuis Duchamp à être surpris par l'art contemporain. Artiste atypique, Duchamp a révolutionné l'idée même de l'art en faisant passer la conception devant la réalisation et en mettant le regard à l'honneur pour interroger la valeur de l'oeuvre. "Ce sont les regardeurs qui font les tableaux" proclame Duchamp pour nous rappeler l'essentielle nécessité de toute oeuvre d'art et convoquer l'intelligence sur une nouvelle axiomatique possible, non purement esthésique bien qu'émergeant fondamentalement de la recherche de valeurs universelles et partagées.

L'art conceptuel de Duchamp ouvre les portes du paradis des arts en élargissant le champ des possibles autant qu'il resserre l'étau d'une exigence esthétique bien plus inscrite dans nos gènes que dans nos livres.

Le numérique métamorphose le monde de l'art. Voilà le constat de nombre d'acteurs du marché de l'art, constat qui généralement s'appuie sur le changement de paradigme que l'internet a engendré dans le monde de la communication. Les oeuvres comme les artistes ont des existences numériques qui viennent s'adjoindre à leur existence propre. Un monde parallèle, numérique, coexiste désormais avec le monde physique, fabriquant lui-même une seconde réalité à laquelle il n'est plus guère possible d'échapper en réalité. Cependant, l'oeuvre numérique n'existe pas pour autant. Les digitalisations d'oeuvres ne sont pas des oeuvres numériques mais uniquement des captations numériques du monde réel. Bien loin d'une digitalisation, une oeuvre numérique serait une oeuvre entièrement conçue à partir de 0 et de 1 sur la base d'abstractions algorithmiques (ou de logiques combinatoires) aussi libres que possible. Une telle oeuvre existe-t-elle ?

John Cage et ses oeuvres musicales aléatoires, Merce Cunningham et ses conceptions chorégraphiques aléatoires, et l'art algorithmique en général... ont largement expérimenté l'innovation technologique pour structurer le hasard de manière objective et impersonnelle.

Une option plus contemporaine est rendue possible par les nouvelles capacités de calcul : structurer un univers presqu'infini des possibles pour permettre le choix subjectif et personnel, profondément humain, finalement consensuel. C'est ce qu'explorent Jean-Michel Morel et Luis Alvarez. A partir des connaissances actuelles sur les mathématiques de l'image, ils ont élaboré un programme permettant de générer des images en un clic, c'est-à-dire sans qu'il soit nécessaire d'opérer quoique ce soit pour faire fonctionner la machine. Le programme évolue dans un univers immense de possibles : plusieurs millions de millards d'images, toutes différentes les unes des autres, toutes issues de "l'imagination" de la machine, c'est-à-dire de ses possibles. Qu'est-ce que cela produit ? Chaque image en vérité est un incident, c'est-à-dire le résultat de choix qu'il serait vain de vouloir décrire avec des statistiques car tous strictement se verraient attribuer des probabilités infiniment faibles de voir le jour. L'incident c'est ce qui conduit à construire une vision, une image, une perception de l'univers chaotique de la machine.

La plupart des incidents sont sans incidence sur le monde réel : l'ordinateur fournit une image vide de sens, une aberration. A contrario, certains incidents nous mettent en arrêt : quelque chose s'est produit qui nous intéresse. L'incident alors se transforme en coïncidence ; il y a rencontre entre l'univers abstrait de la machine et le monde réel ; l'image est seyante ; elle laisse la possibilité au regardeur de s'y retrouver, voire même de s'y trouver. C'est au coeur de ces images-là que résident l'oeuvre et l'art.

JM&LA signe un style, choisi parmi les options rendues possibles par la machine, résultant d'un "code machinique" qu'il est ensuite possible de faire oeuvrer. On est donc bien en présence d'une oeuvre purement numérique réalisée par un ordinateur aveugle captant au hasard des bribes d'un univers abstrait, libre et parfaitement inconnu, un univers chaotique dont JM&LA sélectionnent des instants tangibles. Tout cela rappelle fortement notre propre univers physique, chaotique, et nous qui en sommes les spectateurs éclairés et qui tentons de le rationaliser. 

L'expérience sensible que permet l'oeuvre numérique de JM&LA est sans conteste une expérience incroyable, nouvelle, fruit de l'innovation technologique et de l'art contemporain. Elle permet de dire en quelques sortes "Voilà où nous en sommes" et de fait, elles nous enseignent qu'on ne sait pas le reste.

"Deposing of an unlimited number of digital images created effortless by a program, the artist's main second activity is to choose by aesthetic criteria the appealing examples that were randomly generated  and to adjust a style to perfect effects that were at first observed by chance." JM&LA